lundi 14 novembre 2011

Potiron en excursion #2

Chers Amis du Potager,

Parce que les trucs de filles, c’est bien, mais que bien manger et bien boire, c’est pas mal non plus :

LE CAFE CONSTANT :

Ma Japonaise m’a guidée dans ce petit bistrot de quartier, qui a la particularité d’appartenir à Christian Constant, le chef étoilé bien connu des téléspectateurs de Top Chef.

Et ce fut un excellent choix.

Une cuisine particulièrement savoureuse, travaillée avec des ingrédients de qualité, simple sans être simpliste, et dans des portions généreuses. Pour tout dire, nous avons calé, désespérées, au milieu du riz au lait avec caramel maison, délicieusement fondant, mais servi en trop grande quantité après un merveilleux tartare de saumon, bar et huîtres, et une volaille aux herbes accompagnée sa purée maison (la vraie de vraie, comme chez mamie).

Une cuisine des familles, donc, comme on l’aime, à des tarifs attractifs. En plus, les attardés peuvent même déjeuner l’après-midi, une carte réduite restant à disposition même après la fin du service traditionnel.

Seul bémol : il n’est pas possible de réserver, pour préserver le côté brasserie de quartier à la bonne franquette. Mais même s’il faut patienter, ça vaut le coup.

Café Constant, 139 rue Saint-Dominique 75007 PARIS. Tél. : 01.47.53.73.34
Ouvert tous les jours, de 8h00 à 23h00, sans réservation
Service de midi de 12h00 à 14h30, jusqu’à 17h00 avec une carte réduite
Service du soir de 19h00 à 23h00


SHU :

Là aussi, ce n’est pas Shu comme Shu Uemura (même s’il faudra un jour que je vous parle de la boutique Shu Uemura de Strasbourg), mais c’est Shu comme restaurant japonais (tenu par de vrais Japonais et pas des Chinois ou des Coréens reconvertis dans le sushi), qui s’est fixé pour objectif de faire découvrir aux Parisiens le kushiagué.

Mais qu’est-ce donc que le kushiagué, me direz-vous. Ce sont de petites bouchées (légumes, poissons, crustacées, viande ou même préparations plus élaborées comme un exquis risotto au calamar), qui sont enrobées d’une fine panure et frites rapidement, pour préserver leurs saveurs et textures. Fichées sur des petits piques en bambou, elles sont servies avec quelques sauces. Et mazette que c’est bon !

Ces bouchées sont servies selon l’humeur du chef, accompagnées de sashimi d’une merveilleuse finesse, et de plats inspirés de la cuisine kaiseki, si raffinée et si subtile.

On pourrait penser que cela ne suffit pas à nourrir son homme, mais je vous assure qu’arrivés au bout du repas (et du mirifique tiramisu à la crème de marron et au biscuit matcha), vous n’aurez plus faim.

Le décor est particulièrement soigné, simple mais élégant. Le personnel est prévenant et attentif, sans être étouffant. Seul point auquel faire attention : la porte d’entrée est particulièrement basse (d’après ma Japonaise, le restaurant occuperait une ancienne cave à charbon, d’où la « porte pour Hobbits »), mais, après tout, s’incliner en entrant dans un restaurant japonais n’est pas une acrobatie, mais une marque de respect.

SHU, 8 rue Suger 75006 PARIS. Tél. : 01.46.34.25.88
Ouvert du lundi au samedi, de 18h30 à 23h30 (dernière commande à 23h00)


LADUREE (LE BRUNCH) :

Parce que Ladurée, ce n’est pas que le macaron (« Mais bon… il paraît qu’ils sont bons », comme disait le grand philosophe Helmut Fritz). C’est aussi le brunch.

Ah, le brunch… Sur les petites tables du Ladurée Bonaparte (parce que Potiron est très Rive Gauche), le gentil serveur va réussir à caser (en plusieurs fois s’il le faut) : viennoiseries et petits pains, jus de fruits, thé (ou café ou chocolat pour les hérétiques), yaourts, salade de fruits, mini-sandwichs, œufs brouillés (nature, au bacon, au saumon, aux asperges, au choix), confitures (qui déchirent, si vous me passez l’expression), beurre moulé et macarons. Rien que ça (là non plus, vous n’aurez pas faim en sortant, foi de Potiron).

Le tout dans une ambiance cosy et élégant, où un personnel attentionné vous apportera même de la boutique vos macarons et autres langues de chat (ah, les langues de chat Ladurée… Pour moi, c’est encore meilleur que les macarons…) sans que vous ayez à faire la queue (parce que
« Ça m’énerve tous ces gens qui font la queue chez Ladurée. Tout ça pour des macarons ».) Un must.

Ladurée Bonaparte (mon préféré), 21 rue Bonaparte 75006 PARIS. Tél. : 01.44.07.64.87


LE BAR DU CRILLON :

Parce qu’après Christian « Top Chef » Constant, nous ne pouvions manquer de fréquenter le célèbre établissement de Jean-François « Top Chef » Piège, ma Japonaise et moi nous sommes rendues au bar du Crillon, le prestigieux 5 étoiles de la place de la Concorde.

Là, dans de confortables fauteuils, un barman expérimenté et inventif vous fera découvrir ses créations originales, savoureuses, rafraîchissantes et raffinées (le « Tropical Rain » est à tomber). Et les accompagnera de l’équivalent d’un mètre cube de machins à grignoter, servi sur un présentoir en argent. Avant de vous en proposer un autre mètre cube, même si le précédent n’est pas encore épuisé. Il n’y a pas à dire, ça change des 4 bretzels qui se battent en duel dans les autres bars.

L’ambiance est cosy, très jazz bar américain, avec un magnifique piano à queue grâce auquel un gentil pianiste viendra vous divertir agréablement les oreilles (oui, parce que sinon, c’est la chaîne hi-fi qui le remplace, avec un genre de disco pas très adapté au cadre, il faut bien le reconnaître).

Le service est bien évidemment impeccable, attentionné et souriant, dispensé par un personnel aussi discret et compétent qu’un majordome anglais. La très grande classe.

Hôtel de Crillon, 10 Place de la Concorde 75008 PARIS. Tél. : 01.44.71.15.00

Mademoiselle Potiron gourmande

Potiron en excursion #1

Chers Amis du Potager,

Parce qu’il n’y a pas que la lecture, dans la vie, voici quelques bonnes adresses, glanées au cours de mon week-end à Paris, avec ma trépidante Japonaise.

TOMOKO :

Tout d’abord, parce que je le vaux bien, je ne peux que vous conseillez le coup de ciseaux impeccable de l’énergique et sympathique Tomoko, coiffeuse spécialisée (et renommée avec raison) dans le lissage japonais.

Amateurs de jolies boucles, rassurez-vous, cette pétillante artiste sait faire plein d’autres choses et a le talent (rare) de deviner en un clin d’œil quelle coupe vous ira à ravir, tout en étant facile à entretenir, facile à vivre et facile à reproduire à la maison, même sans BTS coiffure. Pour tout dire, même une pas-douée comme moi a réussi à intégrer le tour de main et en plus j’ai gagné du temps dans la salle de bains.

Le plus ? Un VRAI massage du cuir chevelu, un de ceux qui « vous retourne le cerveau », comme dit ma Japonaise, et qui vous font pousser des couinements de plaisir. Extatique.

Et les tarifs sont franchement honnêtes pour la prestation réalisée.

Bref, une véritable fée, qui a su transformer un potiron pas folichon en icône glam’. Et je n’exagère presque pas.

Tomoko pour l’Atelier de Donato, 207 rue Saint Honoré 75001 PARIS. Tél. : 06.59.45.27.73


POUR PARFAIRE SON LOOK :

Deux bonnes adresses, testées par Potiron.

Le bar à ongles Culture of Color, où pour 5 euros et en 5 minutes vous sera appliqué un vernis OPI de compétition. Déjà que dans la vraie vie d’un Potiron actif, c’est la seule marque de vernis à ongles qui résiste à une semaine de mauvais traitements sans s’écailler ni se faire la malle (un record), en offrant une palette de couleurs particulièrement étendue (bon, d’accord, le jaune poussin, faut oser… Mais Bastille My Heart et Big Red Apple sont des rouges so sexy…). Mais là, avec base, deux couches de vernis et top coat, c’est juste parfait.

Le seul inconvénient ? Faut 15 minutes pour que cela sèche… Mais de confortables fauteuils vous accueilleront pendant ce petit quart d’heure.

Et il vaut mieux réserver le samedi, pour les autres prestations que la simple pose de vernis.

Culture Of Color Nail Bar OPI, 196 rue de Grenelle 75007 PARIS. Tél. : 01.45.50.20.66


La boutique MAC, du boulevard Saint-Michel. Alors, non, ce n’est pas MAC comme la pomme, c’est MAC comme maquillage. Leurs produits, vendus dans le monde entier, se retrouvent régulièrement sur les coiffeuses des maquilleurs professionnels, du cinéma ou de la télévision, pour leur grande qualité, leur côté innovant et leurs teintes variées.

En plus, MAC soutient de façon régulière la lutte contre le sida, via sa collection Viva Glam.

Dans cette boutique (et sans doute aussi dans les autres de la marque, mais c’est celle-ci que j’ai testé sur les conseils de ma Japonaise), les vendeurs sont absolument charmants et compétents. Arwefa, en particulier, est une véritable artiste, qui vous fait une mise en beauté soignée, stylée et lumineuse, tout en s’attachant à bichonner votre peau.

Un régal.

MAC, 22 boulevard Saint-Michel 75006 PARIS. Tél. : 01.53.10.30.71

Mademoiselle Potiron Fashionista

Edwin A. Abbott, Flatland

Chers Amis du Potager,

Pas de photo de la couverture aujourd'hui, les éditions 10/18 boudent...

Flatland est un curieux petit essai, déniché dans une bourse aux livres, qui se place à mi-chemin entre l’opuscule mathématique et le récit de science-fiction.

Rédigé en 1884, par un carré (si, si), il offre une vision quasi-ethnographique de Flatland, pays en deux dimensions, comme son nom l’indique.

Le narrateur commence par nous en présenter les habitants, des formes géométriques strictement hiérarchisées du banal triangle imparfait au cercle le plus pur, et de la façon dont ils s’identifient les uns les autres. Parce que dans un monde en deux dimensions, tout le monde ressemble à une droite.

Plaît-il ? C’est tout simple. Placez un cerceau sur une table. Vu d’en haut, c’est un cercle. Abaissez votre regard au niveau de la table, comme si la troisième dimension n’existait pas, et vous ne verrez de votre cerceau qu’une ligne droite.

Alors nos figures ont développé des techniques pour identifier leur interlocuteur, allant du toucher à la ligne de fuite de la droite en question dans le brouillard flatlandien (dit comme ça, voilà, mais je vous assure que c’est très intéressant, même pour les non-matheux). Pas simple au quotidien.

Du coup, nos figures ont tenté la révolution chromatique. Vite matée avec l’appui des femmes, ces droites si aiguisées qu’elles en sont dangereuses (on a vite fait d’éborgner un dodécagone, ma pauv’dame).

Il nous présente également cette hiérarchie si stricte, où la multiplication du nombre de côtés tient lieu d’aristocratie et où à chaque figure correspond une caste (des soldats et ouvriers triangulaires aux prêtres circulaires), les possibilités de promotion sociale, l’architecture locale (assez plane, il faut le dire), en partie inspirée par les curieuses relations hommes-femmes.

Mais la révolution, pour notre carré, viendra de l’irruption dans son existence d’une sphère. Un objet en trois dimensions. Inconcevable pour un Flatlandien.

Et pourtant, la sphère, une fois dépassée l’incompréhension initiale, va lui ouvrir de nouveaux horizons.

Ce court récit, inspiré par la géométrie (une fois encore, amis littéraires qu’un cosinus rend malades, c’est accessible même aux pommes en mathématiques), rédigé dans une langue élégante et agréable, est plus proche de l’allégorie platonicienne que de la trigonométrie.

Tour à tour dénonciation de la pensée unique, de l’obscurantisme, de la tyrannie intellectuelle, de la condition sociale, Flatland permet aussi de se poser des questions sur nos conceptions spatio-temporelles (après la 3e dimension, notre carré s’interroge sur la suite logique, et évoque une 4e, une 5e, une 6e dimension, et ainsi de suite) et notre rapport à notre environnement.

J’ai peut-être l’air d’insister lourdement, mais c’est réellement une jolie trouvaille, plaisante à lire, instructive, et qui ouvre des perspectives, en quelques heures seulement. 

Mademoiselle Potiron
Flatland, par Edwin Abbott ABBOTT (eh oui...), 10/18 Domaine Etranger 1884, 157 pages

Jean-Paul Dubois, Vous plaisantez, Monsieur Tanner

Chers Amis du Potager,

Ce qu’il y a de bien, avec les travaux, c’est qu’on se dit que ça ne pourra pas être pire après les avoir entrepris. Certes. Mais le problème, avec lesdits travaux, ce n’est pas le après, mais le pendant.

C’est ce qu’a compris, à l’usage, Monsieur Tanner, le héros de ce court roman désespérément drôle.

Monsieur Tanner donc, propriétaire d’une charmante petite maison, se découvre l’héritier d’un tonton, qui lui lègue une immense bâtisse, dont il n’avait plus l’usage depuis 15 ans. Et Monsieur Tanner, bonne poire, ému par le coryza du notaire, accepte l’héritage, et donc la bicoque.

Pour la rénover (et il y a du boulot), il vend donc sa propre maison et se met en quête des corps de métier les plus aptes à remettre le palace sur pattes.

Et c’est là que les choses se compliquent.

Parce que les artisans sont des catastrophes ambulantes : malhonnêtes (quand ils ne sont pas franchement escrocs), bruyants, maladroits, incompétents, paresseux, négligents, salissants, arrogants, illuminés, voire purement et simplement dangereux.

La maison doit encaisser leurs efforts réunis pour faire d’elle une ruine (charpente reposant sur un plafond, électricité à la russe, canalisations mal raccordées, parquets rayés) et résister aux orages, inondations, coupures de courants, menaces d’incendie.

Monsieur Tanner se débat comme un beau diable, au milieu de tout cela, pour enfin parvenir à vivre correctement dans son manoir, supportant les avanies, les tours de rein, les cambriolages, les chèques d’un montant astronomique.

Si l’ensemble peut sembler excessif (Monsieur Tanner admet lui-même que ce n’est pas possible d’avoir une si belle tête de pigeon), c’est pourtant criant de vérité. Qui n’a pas connu les chantiers qui s’éternise, les artisans volages et les « charmants » imprévus qui confèrent une petite touche exotique aux travaux ?

Ce long monologue désespéré, désemparé, est furieusement drôle (c’est de l’humour noir, hein, sur le ton du « mieux vaut en rire qu’en pleurer »), le pire est toujours sûr et la bonne volonté pacifiste de Monsieur Tanner ne peut malheureusement pas tout.

Un très bon récit, à savourer lorsque l’on est locataire, mais qui peut faire frémir de terreur tout propriétaire avisant que sa toiture aurait bien besoin de quelques réparations ou que ses plâtres sont abîmés.

Mademoiselle Potiron

Vous plaisantez, Monsieur Tanner, par Jean-Paul DUBOIS, 2006, Points 200 pages, 6 euros

Thierry Jonquet, la Bête et la Belle

Chers Amis du Potager, 

Les bourses aux livres sont une merveille. On n’y hésite pas à acquérir des ouvrages qu’un prix plus élevé aurait peut-être condamnés à demeurer sur l’étagère du libraire (aussi merveilleux fût-il), et on y fait de jolies découvertes, sans culpabiliser.

C’est ainsi que Thierry Jonquet a fini (ou du moins son roman) dans mon cabas.

Lorsque s’ouvre ce curieux et court roman, le commissaire Gabelou assiste à l’exhumation d’un petit cercueil, dans un froid cimetière normand, près d’Etretat. Dans un appentis, le légiste procède à une autopsie rapide du corps du Gamin. Rien de probant. Le meurtre est possible, mais aucune preuve.

Pourquoi alors aller se pencher sur le petit garçon, tombé d’un RER en marche pour frapper un pylône ? Parce qu’il y a l’Emmerdeur, qui rôde autour du cimetière. L’Emmerdeur, c’est l’employé de la Compagnie. Non, non, par la CIA. Pire. La Compagnie d’Assurances.

Parce que le Gamin n’est qu’une des multiples victimes du Coupable, lequel a également occis le Commis-Boucher. Et la Compagnie d’Assurances du Boucher n’aura pas à indemniser s’il s’agit bien d’un meurtre.

Alors Gabelou creuse, pour en avoir le cœur net. Parce que l’on sait déjà tout. Le Coupable a enregistré toute sa confession sur de nombreuses cassettes audio. Il y a eu la Vieille, le Commis, le Gamin et le Visiteur. Après la Poison, Irène, l’épouse volage du Coupable.

Au milieu de tous ces archétypes, il y a aussi Léon. Léon, vieux, moche et puant, qui errait dans les rues d’Altay, regrettant l’époque où cette ville de banlieue était encore la campagne, jusqu’à sa rencontre avec le Coupable, à qui une indéfectible amitié va le lier.

Léon est le témoin numéro 1, il a entendu toutes les confessions, mais il ne dira rien, quelques soient les menaces ou les cajoleries, parce que le Coupable est son ami, peut-être le seul qu’il ait jamais eu.

S’en suit un récit à trois voix : celle de Léon, qui raconte l’enfoncement dans la folie du Coupable, celle de Gabelou, qui remonte le fil des meurtres, et celle du Coupable, hospitalisé à l’Hôtel-Dieu, qui résonne à travers les enregistrements sur cassettes.

Aucun suspens, donc.

Mais le charme n’est pas là. Il est dans ces récits croisés d’individus qui, finalement, se ressemblent malgré leurs apparentes différences, qui évoque une nostalgie de la terre, d’avant les cités-dortoirs et les autoroutes. Il est dans l’humour de Léon, désabusé mais lucide. Il est dans la description presque clinique du délire du Coupable, amateur de modèles réduits ferroviaires, hanté par Irène et accumulant les détritus. Il est dans la bonhomie nonchalante de Gabelou.

Il est dans l’avertissement, gentiment proposé par l’auteur.

Et il est dans la fin. Surprenante (j’ai dû relire le passage trois fois, pour m’en convaincre), mais pas artificielle. Dont je ne vous dirai rien, sinon qu’elle éclaire le récit d’un jour nouveau.

Une fois encore, c’est un récit bref, qui se lit d’une traite, mais fort prenant, envoûtant. On s’attache à Léon, à Gabelou. Peut-être aussi un peu au Coupable, délirant mais désespéré.

Une très bonne surprise.

Mademoiselle Potiron
La Bête et la Belle, de Thierry JONQUET, 1985, Folio Policier, 157 pages, 5,70 euros

Jaddo, Juste après dresseuse d'ours

Chers Amis du Potager,

Bon, une piqûre de rappel, pour tous ceux qui ne connaîtraient pas Jaddo, l’excellente dresseuse d’ours, accessoirement médecin généraliste et bloggeuse impénitente (et pour savoir pourquoi Dresseuse d’Ours, il va falloir lire le livre, na).

Un recueil de ses meilleurs billets s’est échappé du monde virtuel pour se matérialiser sous la forme d’un ouvrage disponible dans n’importe quelle (bonne) librairie.

Alors je vous entends déjà : « ouais, nan, mais les toubibs, on les connaît, déjà qu’ils écrivent avec leurs pieds qu’on a inventé le traitement de texte rien que pour les ordonnances. Et puis les malades, c’est pas glamour. Et puis j’ai peur des piqûres. Et du sang. Et du vomi aussi ».

Ta-ta-ta. Bande de mauvaises langues.

D’abord, Jaddo a un véritable talent pour l’écriture. Ses billets alternent savamment entre un humour salvateur et une émotion vraie. Et qu’un médecin capable en quelques phrases bien senties de vous faire hurler de rire ou verser une larme, c’est rare et précieux.

Alors bien sûr, les situations qui sont commentées ne se déroulent pas toutes dans le délicieux monde des bisounours. Il y a des coups de gueule, de vraies colères, des larmes authentiques. Mais il y a aussi les patients qui font rire, ceux qui épuisent les patiences les mieux disposées (parce que s’il faut de la patience pour être patient, il en faut aussi pour être médecin), les bizarres mais sympathiques, les bizarres mais inquiétants, les obéissants, les rebelles, les pas de bol.

Malgré les agaceries quotidiennes, c’est la profonde humanité de cette profession en voie d’extinction que nous conte Jaddo, sa tendresse pour ses patients.

Les difficultés du quotidiens sont aussi bien présentes (ah, l’urssaf… grrrrr, l’urssaf… pardon, je m’égare), avec les incertitudes diagnostiques, l’arrogance des grands pontes, l’inhumanité des soignants, les rigolades orthopédiques, l’incompréhensible dermatologie et les petites résistances.

Parce que Jaddo appartient à une nouvelle génération de médecins, pour qui le patient est un patient avant d’être une accumulation de symptômes, parce que votre propre médecin traitant vous remerciera si cette lecture change votre regard sur sa profession, parce que c’est drôle (les petites phrases glissées en tête de billet sont hilarantes), parce que Martin Winckler (pour les connaisseurs) a rédigé la préface, parce que Boulet (pour les connaisseurs idem) a dessiné la couverture.

Jaddo et ses couettes ne vous sauveront peut-être pas la vie, mais elles peuvent vous la faire voir différemment.

PS : à noter que, tout en préservant son anonymat bloggesque, Jaddo s’est démenée comme une belle diablesse pour dédicacer ses œuvres. Avec efficacité. Chapeau bas !

Mademoiselle Potiron

Juste après dresseuse d'ours, par JADDO, 2011, Fleuve Noir Docs, 292 pages, 14,90 euros

Ramon Diaz-Eterovic, l'Obscure mémoire des armes

Chers Amis du Potager,

Les lecteurs habituels de Ramon Diaz-Eterovic sont sans doute familiers de son héros récurrent, le détective Heredia. Pour les autres, une rapide présentation s’impose : Heredia, la cinquantaine encore verte, est détective privé à Santiago, au Chili. Vivant dans un quartier populaire, il attend le client en lisant les ouvrages de choix de sa bibliothèque (polars de qualité, ouvrages philosophiques, recueils poétiques), en squattant le kiosque tenu par son ami Alfonso avec qui il partage l’amour des courses hippiques, en dînant avec la jolie Griseta (son amoureuse à temps partiel) ou en ayant de longues discussions avec Simenon, son chat, bavard et sarcastique.

En ce printemps chilien, Griseta lui présente une amie Virginia, dont le frère German est mort récemment, tué à la sortie du magasin de bricolage où il travaillait. Pour la police, il s’agit d’un drame malheureusement commun, un vol ayant mal tourné. Seulement voilà, Virginia ne se satisfait pas d’une solution aussi simple.

German, très secret, avait en effet pour particularité d’avoir été interné à la Villa Grimaldi, haut lieu de la dictature de Pinochet, où les militaires se livraient à des séances de tortures sur les opposants. Ce passé traumatique, German avait décidé de l’exorciser en traquant les anciens tortionnaires, afin de les faire comparaître en justice.

Heredia, peu convaincu (mais que ne ferait-il pas pour Griseta ?), s’engage donc dans cette enquête difficile, sans autres indices que les témoignages des proches et collègues de German.

La dictature chilienne a laissé bien des traces, et le devoir de mémoire perdure au travers de la littérature locale. Sepulveda, autre Chilien de bonne renommée, avait lui aussi évoqué les années noires dans certaines de ces nouvelles (que je vous recommande au passage).

L’approche de Diaz-Eterovic, pour être plus policière que purement testimoniale, n’en constitue pas moins une dénonciation virulente, non seulement des crimes de la dictature, mais plus encore peut-être de l’hypocrisie actuelle, qui détourne les yeux lorsqu’on rappelle les atrocités commises, et où les tortionnaires, après s’être racheté une virginité, font les beaux jours de la politique locale, entre corruption et malhonnêteté.

Heredia, au milieu de cette ambiance lourde, offre une image sympathique, humaine et drôle. Ses dialogues avec Simenon ajoutent une touche de légèreté bienvenue, et son ami Alfonso est une véritable perle. Ses rencontres avec son concierge sont l’occasion pour le lecteur d’améliorer ses chances au scrabble en casant la lettre X (pour le pourquoi du comment, il faudra lire !).

Ce qui ne gâche rien, l’intrigue est très bien faite, prenante, le style très agréable, punchy sans trop en faire, avec une belle poésie (on sent que l’amour de Heredia pour les poètes est partagé avec Diaz-Eterovic). Les passages sur la Villa Grimaldi sont durs, mais supportables.

Et la couverture est ma-gni-fi-que (avis purement personnel, mais partagé par nombre d’amis des chats).

En bref, un roman que je recommande chaudement, pour découvrir la littérature policière sud-américaine.

Un grand merci donc à ma « dealeuse » préférée de livres de qualité, mon exquise Japonaise, pour cette jolie découverte. Il ne me reste plus qu’à lire les autres volumes dont Heredia est le héros.

Mademoiselle Potiron
L'Obscure mémoire des armes (la Oscura memoria de las armas), par Ramon DIAZ-ETEROVIC 2008, Métailié Noir, 279 pages, 19 euros