dimanche 26 juin 2011

William G. Tapply, Dérive Sanglante

Chers Amis du Potager,

Le héros de Tapply, Stoney Calhoun, est amnésique et sourd d'une oreille. Sorti de l'hôpital avec une grosse somme en poche, sans qu'il connaisse les raisons de son accident, ni les raisons de cette manne, Stoney n'a qu'une idée en tête : aller dans le Maine, dont il ne se souvient pas, mais dont il pressent que c'est sa maison.

Il s'y construit une cabane au fond des bois au bord d'un ruisseau, se fait engager par Kate, la propriétaire du magasin de pêche, comme vendeur et guide de pêche, adopte un gentil chien-chien nommé Ralph.

Un beau matin, un client se pointe. Stoney n'a pas envie de jouer les nounous pour ce vieux beau de Floride, qui rêve de taquiner la truite, et l'adresse à son jeune collègue, Lyle McMahan. On appelle ça refiler le bébé.

Seulement voilà, Lyle ne rentre pas de sa partie de pêche. Kate est inquiète, Stoney culpabilise. Il part donc à la recherche de son ami, de son client, d'un indice.

Parce que Stoney, tout amnésique qu'il est, est loin d'être idiot. Et il a des réflexes qui suggèrent une vie antérieure mouvementée.

Premier volet de la série mettant en scène ce charmant pêcheur (les éditions Gallmeister ont fait de la pêche à la mouche un vivier de beaux mecs sexys et torturés), Dérive Sanglante allie une intrigue bien fichue à une ambiance bucolique et forestière. Le Maine, c'est la campagne, où tout le monde connaît tout le monde. Stoney et Kate forment un couple atypique mais séduisant, le style est vif, agréable, drôle (à certains moments), haletant (à d'autres).

M'en vais commander les autres volumes, moi...

Mademoiselle Potiron

Dérive Sanglante (Bitch Creek), par William G. TAPPLY, Gallmeister Noire, 268 pages, 22,90 euros bien mérités.

samedi 25 juin 2011

Paul Cleave, Un employé modèle

Chers Amis du Potager,

Fans de Dexter (et des kiwis), ce roman néo-zélandais est pour vous.

Le narrateur, Joe Middleton, est en charge de l'entretien au commissariat de Christchurch. Un employé modèle, que tous les policiers aiment bien. Il faut dire que Joe affiche un QI de palourde et adore rendre service. Il subit une mère un peu timbrée, et franchement imbuvable, qui le harcèle au téléphone. Sa seule consolation, il la trouve en Cornichon et Jéhovah, ses poissons rouges.

Sauf qu'en guise de hobby, Joe, qui est bien plus intelligent qu'il ne s'ingénie à le faire croire, est le boucher de Christchurch, serial killer sanguinaire, ayant 7 meurtres à son actif. Meurtres sur lesquels la police locale patauge allègrement.

Tout aurait pu continuer ainsi pendant longtemps, sauf que Joe s'avise que la police a attribué au Boucher le meurtre d'une femme que Joe sait de source sûre (et pour cause) ne pas avoir été tuée par le boucher.

Joe décide donc de mener sa petite enquête pour déterminer l'identité de son "copycat", et essayer de lui faire endosser la responsabilité des autres meurtres. Il se retrouve vite handicapé par Sally, autre employée de service au commissariat, au physique plutôt ingrat. Sally culpabilise, suite au décès de son petit frère, déficient mental. Elle reporte donc son affection étouffante (et fort chrétienne) sur Joe, qu'elle gave de sandwiches, et se met en tête de vouloir défendre contre le monde entier.

Difficile, avec un tel boulet (gentil boulet, mais boulet quand même), de mener l'enquête et de continuer à trucider de temps en temps quelques jeunes femmes.

Ajouter un chat accidenté, et vous obtiendrez un roman très bien fait, drôle et cynique, rigoureux et fantasque. Rien ne se passe comme prévu, et pourtant Joe reste obstinément fixé sur son but.

424 pages, ça peut paraître long, mais avec Joe, ça passe tout seul. On s'attache à ce meurtrier qui chouchoute ses poissons rouges, on a envie de trucider sa mère. Un style accrocheur, une intrigue bien ficelée en font un roman formidable, à conseiller.

Mademoiselle Potiron (qui aime les All Blacks)

Un employé modèle (the Cleaner), par Paul CLEAVE, Sonatine 424 pages, 22 euros

Dan Wells, Je ne suis pas un serial killer

Chers Amis du Potager,

Je ne suis pas un serial killer.

Affirmation péremptoire, à laquelle John Wayne Cleaver ne croit pas trop. Fasciné par les tueurs en série, adorant préparer les corps dans la morgue familiale, adorant les bonnes flambées, le jeune John est un ado persuadé que son destin est de finir serial killer. Perspective qui ne l'enchante pas spécialement. Alors John se soumet à un code personnel destiné à lui épargner cet avenir trouble : ne pas s'intéresser aux scènes de crime, ne pas observer ses contemporains, n'être qu'amour.

Ce plan aurait pu suffire, sauf que la petite ville où vit John se retrouve la proie d'un authentique serial killer, qui prélève des organes sur ses victimes.

Notre Johnny, spécialiste du sujet, se décide donc à enfreindre quelques unes de ses règles pour découvrir qui terrorise son patelin. Evidemment, qui mieux que lui, sociopathe en puissance, pour comprendre et appréhender un autre sociopathe ?

Idée de base alléchante, n'est-ce  pas ?

Sauf que les choses ne sont pas forcément ce qu'elles paraissent.

Sans vouloir déflorer le sujet, l'identité du tueur est assez rapidement déterminée. Au temps pour l'enquête. S'en suit une traque sans relâche, pas inintéressante, mais assez parasitée, à mon sens, pas la nature propre du tueur. Et ce qui aurait pu être un thriller haletant se transforme vite en roman pour ados. Un très bon roman pour ados, mais un roman pour ados quand même.

Rien de désagréable et bien écrit, John le cinglé est attachant. Narrateur lucide sur sa condition et bourré d'humour (parfois humour noir), il cumule les difficultés d'expression propres aux jeunes de son âge à une sociopathie médicalement constatée, ce qui donne lieu à des situations cocasses et des dialogues savoureux, tout en luttant contre sa propre propension à la violence. Mais comment traquer le tueur sans laisser libre cours à la bête qui est en lui ?

Cela dit, ce roman cède un peu à la facilité (après un départ sur les chapeaux de roue), et pêche par un angélisme un peu trop guimauve. Parce que passer du sanglant à la guimauve, ça m'énerve.

Mademoiselle Potiron (frustrée)

Je ne suis pas un serial killer (I am not a serial killer - ça, c'est de la traduction), par Dan WELLS, Sonatine 270 pages, 18 euros.

jeudi 2 juin 2011

Chi Li, Préméditation

Chers Amis du Potager,

Mademoiselle Chi est une romancière chinoise qui gagne à être connue. D'abord parce que son écriture est bien rythmée, pleine d'humour. Ensuite parce que sa prise de position est intéressante.

Dans la Chine communiste, il n'est pas forcément de bon ton de railler les pauvres pour mettre en valeur les bourgeois, mais c'est pourtant le parti pris par la demoiselle.

Wang Liegou est l'héritier d'une lignée autrefois riche et puissante, aujourd'hui ruinée. Parallèlement, la famille de Ding Zongwang a su profiter de l'évolution de la société pour se développer et prendre la place de la famille Wang. Wang Liegou rumine donc sa colère (largement entretenue par sa grand-mère), laquelle s'amplifie lorsque Ding Zongwang épouse la très belle jeune femme qui Wang convoitait, alors que ce dernier doit se contenter d'une épouse au visage grêlé. 

Ce contentieux est le point de départ de toutes les (nombreuses) tentatives de se venger de Ding, Wang ne reculant devant aucune traîtrise, aucune bassesse, aucun subterfuge, pendant que le bourgeois Ding affronte les épreuves avec une dignité et une bonté étonnantes. 

On en peut s'empêcher de trouver à Wang Liegou un petit côté Joe Dalton trépignant et rageur, qui réjouit d'autant que le bonhomme fait preuve d'une persévérance dans la vengeance qui laisse songeur. 

Mademoiselle Potiron

Préméditation (Yumou sharen), par CHI Li, Babel 135 pages hilarantes, 6,50 euros

Sôkyû Genyû, Au-delà des terres infinies

Chers Amis du Potager,

Un court récit, absolument charmant, qui fera pendant à Neige, de Maxence Fermine, lequel Neige m'avait passablement agacé.

L'auteur n'est pas moine zen pour rien, et la qualité d'Au-delà des terres infinies a été officiellement couronnée par le prix Akutagawa.

Sokudô et son épouse Keiko sont en charge d'un temps, perdu dans les montagnes. Leur voisine, Madame Ume, médium de son état, a prédit sa propre mort, une première fois démentie par l'acharnement médical. Le jeune couple attend donc la survenue du second jour fatidique annoncé par la médium pour son trépas. L'attente fait resurgir des souvenirs, met en relief certaines habitudes, certains comportements, dans une nature magnifiée et apaisante. 

Cet ouvrage dégage, au-delà de la grande poésie de son texte, une sérénité, une banalité (au sens noble) bienfaisante et au-delà des clichés, qui faisaient cruellement défaut au caricatural Neige. Le zen est quelque chose qui se vit, pas quelque chose qui se réfléchit.

C'est aussi la relation de l'amour qui unit Sokudô et Keiko, silencieux mais profond, discret mais respectueux. Et ça fait un bien fou.

Chaudement recommandé, donc.

Mademoiselle Potiron

Au-delà des Terres infinies (Chuin no Hana), par GENYÛ Sôkyû, Picquier Poche, 160 pages, 6 euros

Dennis Lehane, Un dernier verre avant la guerre

Chers Amis du Potager, 

Sur les conseils de Gentil-Libraire, me voici initiée à la plume de Dennis Lehane, par le biais du premier roman où il met en scène son couple de détectives privés, Kenzie et Gennaro.

Engagés par le sénateur Mulkern, leur mission est a priori fort simple : retrouver une femme de ménage, Jenna, qui a disparu en emportant des documents qui ne lui appartenaient pas. Seulement voilà, rien n'est simple, tout d'abord parce que Jenna est noire, et que dans un Boston où la tension raciale est omniprésente, où les gangs sont à l'affût du moindre prétexte pour s'affronter dans une guerre sanglante, il est difficile pour notre duo de ne pas se heurter à un certain communautarisme. 

Sans trop en dire, c'est un très bon roman, à l'intrigue bien construite. Patrick Kenzie, le narrateur, n'est pas sans reproche, mais son humour et son auto-dérision apportent un légèreté bienvenue à l'ensemble. Parce que le contexte est dur, violent, que ça tire dans tous les coins, que la drogue circule plus vite que son ombre et que les maris tabassent gentiment leurs femmes pendant que les pères font pire encore à leurs enfants.

Si vous aimez, comme moi, les ambiances corrosives, Dennis Lehane est pour vous. N'hésitez pas. Ses autres romans sont dans ma LAL, en attendant de les faire entrer dans ma PAL (qui je réduis peu à peu, suis-je héroïque...)

Mademoiselle Potiron

Un dernier verre avant la guerre (A drink before the war), par Dennis LEHANE, Rivages/Noir, 344 pages, 9 euros

Penguin's Mini Modern Classics # 3

Chers Amis du Potager,

Le Pingouin est de retour, avec deux nouveaux volumes de sa mini-collection de nouvelles à petit prix.

Tout d'abord, pour les amateurs de frisson et de fantastique, Canon Alberic's Scrap-book, de M.R. James. Au travers de 4 nouvelles, c'est tout le charme du roman hanté victorien qui ressurgit, dans une langue d'autant plus magnifique qu'elle est la base de toute l'angoisse, de toute la tension qui traverse ces courts récits : un tableau dont le dessin varie dans le temps, laissant deviner un drame dont on ne peut qu'être spectateur ; une paisible roseraie où les siestes produisent d'étranges cauchemars ; les stalles d'une cathédrale ornées d'étranges sculptures taillées dans le bois d'un chêne aux pendus ; un livre dissimulant un démon. Avec beaucoup d'élégance, James nous entraîne dans son monde effrayant mais absolument captivant. Un livre à dévorer.

Vladimir Nabokov est l'auteur d'une bibliographie monumentale, et son oeuvre ne saurait se réduire à la sulfureuse Lolita. Pour preuve, les trois courtes nouvelles réunies par le Pingouin. Terra Incognita, qui donne son nom au recueil, nous conte l'effondrement d'un homme en pleine jungle, sous un soleil de plomb, abandonné par ses porteurs, alors qu'une fièvre tropicale le terrasse d'hallucinations. A moins que tout ne soit que faux semblant. Etonnant. Spring in Fialta, c'est l'éternelle rencontre manquée entre Victor, le narrateur, et Nina, qu'il ne cesse de croiser, sans jamais parvenir à la saisir. The Doorbell signe les retrouvailles manquées d'un fils et de sa mère, après des années d'exil. De très beaux textes, écrits dans une langue précise et acérée, propre à ceux qui n'écrivent pas dans leur langue maternelle.

Miss Pumpkin

Canon Alberic's Scrap-book, par MR James, Penguin, 87 pages, 3,90 €
Terra Incognita, par Vladimir Nabokov, Penguin, 69 pages, 3,90 €